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Bloody words

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14°C. Un vent fort et chaud souffle depuis la nuit dernière. De nombreuses feuilles jaunes d’or s’accrochent encore aux branches des bouleaux malmenés par les bourrasques. J’ai fini de balayer la terrasse et maintenant, j’y fume, en jeans et en chaussettes, savourant les rayons du soleil. Mes cheveux détachés caressent et fouettent mon visage. Mes pensées sont tournées vers toi. Tu es rentré. J’ai aperçu Le chien fureter autour de la maison et pisser ici ou là. J’aurais pu courir vers toi mais non. Qu’as-tu vécu pendant cette nouvelle absence, Sigmund Kalt ?

Je t’attends sans t’attendre au même endroit, toujours au-delà des champs d’orgueil, où les jeux laissent interdits les non-initiés.

Vendredi, j’ai passé la soirée et une partie de la nuit avec un homme que je n’avais jamais vu. Nous avions convenu de nous rejoindre à l’hôtel, avant de sortir dîner. Après une semaine de travail intense et difficile, le rejoindre avait épuisé mes dernières forces.
Accoudée au comptoir de l’accueil, m’amusant de la maladresse du concierge qui butait sur mon nom – il s’était frappé le front en expliquant avoir oublié oui mais bien sûr le rappel du monsieur qui avait réservé les deux chambres – je n’avais eu qu’une hâte : profiter des dernières minutes avant l’heure de notre rendez-vous pour me régénérer sous une douche apaisante.

Arrivée devant la porte de ma chambre, d’instinct, j’avais tourné la tête vers l’endroit du couloir où je l’avais deviné à attendre.
En entrant, je m’étais débarrassée de mon manteau, de mes chaussures puis j’avais vidé mes poches des trois pierres qui me quittaient rarement. Le lit m’avait semblé immense, nappé d’un blanc immaculé. A l’inverse, la salle d’eau m’avait parue minuscule. Assise sur les toilettes, je pouvais poser les pieds dans le bidet. J’en avais ri alors que je me déshabillais.
Nue, j’avais sorti du sac-à-dos la tenue que j’avais choisi de porter pour dîner, pestant contre la paire de collant filée, sortant celle de secours. Le contenu de ma trousse de toilette ne tenait pas sur la tablette, au-dessus du lavabo. Le débit de l’eau était aussi mou qu’une chiffe, insuffisant pour dénouer les muscles de mes épaules, mais j’avais humé avec délice le parfum du gel douche.
J’étais restée tendue, curieuse, de lui, de moi. Hors de question que j’arrive en retard. Hors de question que je sois trop apprêtée. Et merde ! Ma peau dilatée par la chaleur de l’eau risquait de boire mon parfum. Tant pis !
J’avais attendu l’ultime seconde pour le vaporiser et, saisissant mon sac à main, j’étais sortie le rejoindre. Dedans ou dehors, nous allions nous trouver, m’avait-il écrit dans un texto.

En descendant les dernières marches, j’avais aperçu la silhouette d’un homme qui fumait sur les pavés, devant l’hôtel. C’était lui. Oui, c’était forcément lui. Il avait semblé sourire quand il s’était retourné vers moi alors que je franchissais une à une les portes vitrées qui barraient le hall. Allait-il m’embrasser sur la joue, pour renifler mon parfum, prendre la température, capter mon attention ?

Il n’avait esquissé aucun geste tendre et je m’étais retenue de lui tendre la main en m’écriant « Bonsoir, Monsieur… » A quoi jouait-il en restant si distant, si froid ?
J’avais écouté distraitement ses dernières aventures twitteriennes.
Quoi ? Tu as parcouru 140 km de routes surchargées d’automobilistes pressés d’être en week-end, tu t’es tapé ensuite des enfilades de rues à 30 km/h pour cause de travaux et une demi-heure de marche que tu avais espéré relaxante, tout ça pour l’entendre te raconter ces jeux de bac à sable ? Ben merde alors ! Surtout, reste polie, la culture de cet homme te plaît. Son approche aussi. Son visage est plus carré que tu ne l’avais imaginé, OK, mais sa coiffure colle au poil près. Ses vêtements aussi. Sois sociable, remballe ton impertinence, ton envie de le taquer d’un ton mordant. Sois honnête, il te plaît et tu aurais envie qu’il te touche. Qu’il te donne l’impression d’être attiré aussi par ton physique. D’être réelle.

Son allure était un peu raide mais pas rigide. Mes pas avaient adopté le rythme des siens. Ni trop lent ni trop rapide. Mon oreille appréciait maintenant la tessiture de sa voix. Ténor, ça ne jurait pas avec sa silhouette mince. Et au moins, il n’avait pas une voix pincharde qui m’aurait vrillé les tympans.
Et son rire, comment sonne-t-il ?
Nous avions dîné dans un décor Art Nouveau. J’avais eu l’impression de m’empiffrer alors qu’il grignotait. Les vins m’avaient rendu ivre. J’espérais ne pas dire d’idioties alors qu’il continuait à être si sérieux.
J’observais les gens des tables voisines, le ballet des serveurs. Je le matais lui qui mangeait, qui me scrutait.
Il t’impressionne grave avec sa veste noire et son gilet gris, sa cravate perlée et sa chemise blanche. Ton attitude est ridicule. Tu es ridicule, ce n’est qu’un homme !
Ses gestes étaient mesurés sans être délicats. A plusieurs reprises, il avait demandé si j’étais bien, si ce que je mangeais me convenait, si le vin était à mon goût.
Tu ne lui plais pas plus que ça, ouais. Alors, pourquoi restes-tu ? Pourquoi n’abrège-t-il pas la rencontre ? Pour quelles raisons ?
–          Et donc, si vous ne m’épousez pas, je peux quand même dormir dans cette chambre et seulement repartir demain matin ?
Il avait ri, de ce rire ramassé, en rétorquant que j’étais libre, que je pouvais me poser.
Plus tard, nous avions rejoint l’hôtel. J’avais trop mangé, trop bu. J’étais ivre de fatigue et de vins mais curieuse de la suite.

Je l’avais invité à rentrer dans ma chambre, par désir et par provocation. Il m’avait suivie avec naturel, comme si cela coulait de source, avait déposé son manteau en se moquant de moi parce que je retirais mes bottines. Je m’étais esquivée dans la salle d’eau sans qu’il m’y suive.
A mon retour, il était assis sur le grand lit si blanc.
–          Approchez !
Ce vouvoiement tyrannique, j’avais eu envie de le lui faire bouffer. Je m’étais glissée, debout, entre ses cuisses, pour l’embrasser.
Il embrassait doux. Moi aussi. Je voulais faire monter mon désir. Bander du ventre et de la tête.
Ses mains impérieuses n’avaient pas hésité à baisser mon collant ni ses doigts à glisser entre mes cuisses.
–          Vous mouillez beaucoup…
Oui. Je saigne aussi, un peu. Mais oui, tu me fais mouiller. Tes mains, tes doigts, tes lèvres. Mais tu sembles si sûr de toi, si loin de moi. Analytique, clinique, obsédé par mon cul et mon vagin. Rien d’autre. Est-ce que tu le sens ? Est-ce que tu me vois ?
–          Descendez sur mes doigts… Appuyez-vous contre moi…
Toujours ce vouvoiement impérieux. Qui barricade. Qui maintient les distances. Comme si j’étais une pute. Celle que tu t’es offerte pour la nuit. Pourquoi dans ce cas, m’embrasses-tu ? Je n’ose même pas te désaper alors que je veux te voir nu. Goûter ta peau contre la mienne. Tu n’esquisses aucun geste en ce sens. Le côté restons habillés semble t’exciter. Tes doigts me fouillent, pénètrent, caressent. Tu es doué. Je m’ouvre. Mon corps se donne. Pas ma tête. Mais qu’est-ce que je fous ?

–          Moins de lumière, c’est possible ?
Il avait accepté et s’était relevé pour éteindre. Je m’étais allongée sur le lit. Il avait exhibé ses doigts ensanglantés.
–          C’est normal, ça ? C’est normal ?
J’avais souri, légèrement surprise par son ton. Inquiet ? Agacé ? Aucunement dégoûté.
–          Oui.
–          Vous le saviez ?
–          Oui…
Il avait levé ses doigts vers sa bouche et les avait sucés en plantant ses yeux dans les miens.
Que cherche-t-il à te prouver ?
A plusieurs reprises, il m’avait demandé de cesser d’être écrivain. Comme si j’étais occupée à inventer une histoire !
J’avais fermé les yeux. Je sentais ces doigts qui réussissaient à m’ouvrir, m’ouvrir jusqu’à ce que sa main me pénètre. Soudain, j’avais saisi son poignet, pour le stopper. Il était alors passé au tutoiement, me chuchotant à voix basse qu’il s’était trompé en me pensant peluche toute douce, que j’étais une perverse, multiple, mais une vraie perverse. Je l’avais écouté me répéter en boucle qu’il voulait mon cul, qu’il voulait m’enculer, qu’il en avait envie. Il criait presque.
Alors pourquoi tu ne réussis pas à bander suffisamment ? C’est moi ? C’est toi ? C’est moi ? C’est moi. Pardon. Je te demande pardon.
–          Branle-toi…
Il avait accepté. Je regardais sa main aller et venir, j’apprenais ses gestes qui lui procuraient du plaisir. Il m’excitait. Et plus il m’excitait, plus je me retenais de le chevaucher et de m’empaler sur lui.
Ton sang va salir tout ce blanc. Ton sang va salir tout ce blanc. Et ton sang, sur son ventre, ça donnerait quoi ? Ton sang va salir tout…
Je l’avais sucé. Avant ou après, je ne sais plus. J’avais aimé le goût de sa queue. La douceur de sa peau. Mais j’avais refusé la sodomie. Sans lui expliquer que pour moi, cette pratique relevait du don total. Que je ne réussissais pas à m’abandonner à lui toute entière. Même s’il avait trouvé les mots justes, même si je le sentais capable de me faire jouir. J’avais dressé mes barrières mentales. Infranchissables.
Tu ne jouiras pas. Tu ne jouiras pas. Tu ne jouiras pas. Non, non, non, tu ne jouiras pas. Tu es vraiment une tordue.
J’étais si proche de l’orgasme pourtant. Si proche que le refuser devenait une torture. Une torture et une jouissance. Et tout ce sang sur ce blanc. Et sa bouche qui murmurait tous ces mots contre la mienne. Je les léchais sur sa langue. J’étais vraiment la pire des salopes. Il était d’une patience…
Mais quelle salope je suis !
J’avais fini épuisée. Il m’avait quittée sans que je n’esquisse un geste.
A quoi bon ? Tu l’as blessé, sans doute, de façon irrémédiable, conasse.

Depuis, j’écris à nouveau… Je raconte ce guerrier qui aime la nature sauvage, cet homme qui n’a pas besoin de tuer les dragons pour prouver qu’il existe. Je le sais. Je le sens.

La Colombie-Britannique. La côte ouest de l’île de Vancouver, et ce petit village qui termine la Pacific Rim Highway, à la pointe de la péninsule d’Esowista. J’aimerais être là-bas. A contempler les vagues mousseuses et blanches. A fouler le sable de plage Wickaninnish de mes pieds nus. A t’attendre sans t’attendre. A vivre, tout simplement.

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